Principal Que veulent les femmes ?

Que veulent les femmes ?

Año:
2014
Idioma:
french
ISBN 13:
9782755615197
File:
EPUB, 931 KB
Descarga (epub, 931 KB)

Most frequently terms

 
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

Que veut dire faire l'amour ?

Idioma:
french
File:
EPUB, 1.15 MB
2

Que veinte años no es nada

Año:
1998
Idioma:
english
File:
EPUB, 533 KB
© 2014, Hugo & Cie pour l’édition française

www.hugoetcie.fr




ISBN : 9782755615197





Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





DU MÊME AUTEUR :

Moments of Favor



The Other Side of Desire : Four Journeys into the Far Realms of Lust and Longing

In the Land of Magic Soldiers : A Story of White and Black in West Africa

God of the Rodeo : The Quest for Redemption in Louisiana’s Angola Prison





Afin de protéger la vie privée des femmes dont la vie sexuelle et les relations personnelles sont exposées dans ce livre, j’ai changé leur nom ainsi que certains détails mineurs qui auraient pu les identifier. Il n’en est rien en ce qui concerne les spécialistes que j’ai rencontrés, ou Shanti Owen, que je cite explicitement dans le chapitre Huit.



Certains extraits de ce livre ont été publiés à l’origine, et sous différentes formes, dans le New York Times Magazine.





À Georgia





SOMMAIRE




Couverture




Titre




Copyright




Du même auteur :




Dédicace



CHAPITRE UN - ANIMALE



CHAPITRE DEUX - CORPS ET ESPRIT



CHAPITRE TROIS - FABLE SEXUELLE DE LA SCIENCE ÉVOLUTIVE



CHAPITRE QUATRE - LA GUENON ET LES RATS



CHAPITRE CINQ - NARCISSISME



CHAPITRE SIX - L’IMPASSE



CHAPITRE SEPT - MONOGAMIE



CHAPITRE HUIT - QUATRE ORGASMES



CHAPITRE NEUF - SUBSTANCE MAGIQUE



CHAPITRE DIX - AU COMMENCEMENT



LECTURES



REMERCIEMENTS





CHAPITRE UN


ANIMALE




* * *





En abordant le sujet des femmes et de la sexualité, Meredith Chivers aurait aimé faire table rase de notre monde civilisé. Elle rêvait d’oublier les conventions sociales, la liste des péchés et autres influences culturelles. « J’ai passé un temps infini, affirmait-elle, à tenter d’imaginer à quoi pouvait ressembler la vie des grands primates qui ont précédé l’homme. »

J’ai rencontré Meredith Chivers pour la première fois il y a sept ans, elle avait alors dans les trente-cinq ans. Elle portait des bottes à hauts talons, lacées presque jusqu’aux genoux, et de fines lunettes rectangulaires très élégantes. Ses ; longs cheveux blonds cascadaient sur un haut noir décolleté. Malgré son jeune âge, elle s’était déjà distinguée dans sa discipline d’élection, la sexologie. Le nom prête parfois à sourire, compte tenu de l’opposition incongrue du préfixe, plutôt basique, et du suffixe, réservé aux savants et érudits. Pourtant, la science existe et ses ambitions ont toujours été grandes. Celles de Meredith Chivers étaient de cet ordre. Elle nourrissait l’espoir de se pencher sur les mécanismes de la psyché, de dépasser les impératifs de la culture, de l’éducation, de tout l’acquis humain, pour enfin saisir une parcelle du moi primal et essentiel de la femme : quelque ensemble de vérités en matière de sexualité qui pourrait exister, de manière inhérente, au cœur de sa personnalité.

Les hommes sont des animaux. Pour tout ce qui touche à l’éros, nous tenons ceci pour un axiome de la psychologie. C’est la société qui dompte l’homme, qui le maintient la plupart du temps derrière des barrières, mais cette contrainte ne parvient pourtant pas à masquer sa condition de nature, qui transparaît sous d’innombrables formes – la pornographie, la promiscuité, l’infinité de regards dirigés vers l’infinité de corps du désir qu’il croise –, ce que confirment les études de la science commune : le cerveau des hommes est souvent dominé par les régions inférieures, les moins avancées sur le plan neurologique ; les hommes sont programmés par des forces d’évolution qui les poussent à désirer irrésistiblement un objet affichant certaines caractéristiques ou proportions physiques, comme le fameux rapport taille-hanches de 0,7 chez les femmes censé exciter tous les mâles hétérosexuels de la planète, de France, des États-Unis ou de Guinée-Bissau ; les hommes sont conduits, toujours sous le diktat de l’évolution, à multiplier les chances que leurs gènes se perpétuent pour l’éternité, ce qui les contraint à distribuer largement leur semence, et donc à chercher à le faire avec toutes les femmes ayant un rapport taille-hanches de 0,7 qui passent à proximité.

Mais pourquoi ne dit-on jamais que les femmes sont aussi des animaux ? Meredith Chivers s’était lancé le défi de découvrir les réalités animales chez la femme.

Elle a donc entamé ses recherches dans un certain nombre de villes, Evanston, dans l’Illinois, proche de Chicago, Toronto, et plus récemment Kingston, dans l’Ontario, petite ville repliée sur elle-même, presque fragile. L’aéroport de Kingston n’est guère plus qu’un hangar. L’architecture de la ville, où s’alignent quelques maisons en pierre blafarde, donne à certaines rues une allure rassurante et cossue, pourtant on n’échappe pas à l’impression que cette bourgade, où le lac Ontario se déverse dans la rivière Saint Lawrence, n’a guère évolué depuis le jour où les Français y avaient établi un comptoir de peaux et fourrures au XVIIe siècle. C’est à Kingston qu’est établie la Queen’s University, célèbre et imposante institution où Meredith enseigne la psychologie, mais la ville est si austère, si réduite, que l’on n’a aucun mal à imaginer des temps anciens où rien encore n’existait, ni les bâtiments ni les rues, où l’espace n’était constitué que de conifères et de neige.

C’est cela qui m’a frappé lorsque je lui ai rendu visite. Parce que pour atteindre cette vision intérieure qu’elle désirait, il fallait plus que se défaire des codes sociaux ; il fallait également se débarrasser des rues, de toutes les structures physiques et intangibles qui affectent à la fois conscient et inconscient, il fallait qu’elle recrée une situation pure, primordiale, afin de pouvoir affirmer : voilà ce qui constitue le cœur de la sexualité féminine.

De toute évidence, elle ne parviendrait jamais à établir les conditions nécessaires à sa recherche, car il semblait avéré que de telles conditions de pureté primale ne pouvaient être recréées parce que nos plus lointains ancêtres, nos Homo heidelbergensis et nos Homo rhodesiensis au front bas, à quelques centaines de milliers d’années de nous, possédaient déjà leur protoculture. Néanmoins, elle se targuait d’un atout innovant : le pléthysmographe, un petit appareil muni d’une ampoule et d’un capteur de lumière miniatures que l’on insère dans le vagin.

C’est ce qu’avaient fait ses sujets d’étude en s’asseyant dans le petit fauteuil inclinable de cuir fauve installé dans son laboratoire pauvrement éclairé de Toronto, où elle m’avait parlé pour la première fois de ses expériences. À demi renversée sur le fauteuil de cuir, chacune des jeunes femmes était soumise à une série de films pornographiques sur l’écran d’un vieil ordinateur de bureau. La fine ampoule transparente de cinq centimètres du pléthysmographe émettait une impulsion lumineuse contre les parois vaginales et évaluait son intensité en retour, permettant ainsi de mesurer l’afflux sanguin dans le vagin. Un afflux sanguin déclenche ce que l’on nomme une transsudation vaginale, la sécrétion d’un lubrifiant par les pores de la muqueuse vaginale. Indirectement donc, le pléthysmographe mesure l’intensité de ces sécrétions. De cette manière, les barrières mentales sont contournées, les régions cérébrales supérieures n’exercent plus aucune répression et l’on cerne de plus près ce qui, au niveau primaire, excite les femmes.

En s’engageant pour cette expérience, les sujets de Meredith Chivers devaient spécifier si elles étaient lesbiennes ou hétérosexuelles. Les films leur soumettaient les scènes suivantes :

Une femme aux formes superbes est allongée sur une couverture verte de l’armée, dans les bois, tandis que son amant lui fait l’amour. Les cheveux de l’homme sont coupés très courts, ses épaules musclées saillent. Il s’appuie sur ses bras tendus et pénètre sa partenaire. Elle a levé les jambes pour enserrer sa taille. Lorsqu’il accélère son va-et-vient en elle, on voit les muscles de ses fesses se crisper, tandis que la femme étend les mains pour agripper les bras de son partenaire.

À l’issue de chaque petit film de quatre-vingt-dix secondes, les sujets étaient soumis à une vidéo neutre afin de ramener les mesures du pléthysmographe au niveau minimum. En l’occurrence, il s’agissait d’un panoramique sur des sommets montagneux finissant sur un plateau désolé.

Ensuite, un homme marche sur une plage, il est nu. Il a le dos musclé, les dorsaux en V, des abdominaux en tablettes de chocolat, les cuisses puissantes. Il lance un galet dans les vagues. Pas l’ombre d’un coussinet de graisse sur son torse sculptural, ses fesses lisses. Il longe à grands pas l’arête d’un précipice. Son sexe au repos se balance d’une cuisse à l’autre. Il lance un second galet, faisant saillir ses dorsaux.

Une femme élancée au visage ovale et serein, les cheveux bouclés, est assise au bord d’une grande baignoire. Ses aréoles brunes se détachent sur sa peau bronzée. Une seconde femme émerge de la baignoire, ses cheveux blonds et mouillés encadrent son visage. Elle enfouit son visage entre les cuisses de la femme brune et la lèche voluptueusement.

Un homme à la barbe de trois jours s’agenouille devant un autre homme au bas-ventre musclé et luisant, et enfonce son pénis en érection dans sa bouche.

Une femme aux longs cheveux bruns se penche au-dessus du bras d’un canapé, les fesses lisses et offertes. Puis elle étend son corps bruni et satiné sur le cuir blanc. Elle a de longues jambes, la poitrine haute et généreuse. Elle se lèche les doigts avant de se caresser le clitoris. Genoux relevés, elle écarte largement les cuisses, caressant sa poitrine. Ses reins commencent à frémir, à se soulever.

Un homme en sodomise un autre, qui laisse échapper des gémissements de plaisir ; une femme nue fait des ciseaux avec ses jambes au cours d’une séance de gym ; un athlète à lunettes, nu, allongé sur le dos, se masturbe ; un homme caresse la cuisse d’une femme avec une sandale noire et l’entreprend avec la langue ; une femme en chevauche une autre, munie d’un godemiché fixé par un harnais.

Ensuite, un couple de bonobos – un singe originaire d’Afrique – traverse une prairie. Le mâle arbore un pénis noueux, rose, en érection. Subitement, la femelle s’allonge sur le dos, les jambes en l’air, et le mâle la pénètre, adoptant immédiatement un rythme furieux. La femelle rejette les bras derrière la tête, succombant apparemment à un plaisir érotique sans entraves.

Allongées sur le fauteuil inclinable, les sujets de Meredith, lesbiennes comme hétéros, se sont toutes senties excitées instantanément par l’ensemble des films, dont celui sur la copulation des bonobos. Les données recueillies par le pléthysmographe étaient sans appel : l’excitation sexuelle était totalement anarchique.

« C’est par cette expérience que j’ai inauguré mon étude sur le désir chez la femme. » Le mari de Meredith Chivers, un psychologue dont j’avais sollicité la contribution pour un autre ouvrage sur la sexualité, nous avait présentés. Bientôt, je m’instruisais auprès de Meredith, mais également auprès de nombreux chercheurs qu’elle avait baptisés la « masse critique grandissante » d’universitaires féminines qui participaient à la reconstruction du puzzle des méandres érotiques chez la femme. J’ai ainsi fait la connaissance de Marta Meana, armée de son oculomètre dernier cri, de Lisa Diamond, qui depuis des années se penche sur des récits sur la vie érotique des femmes, et de Terri Fisher, devant son faux détecteur de mensonges. Un certain nombre d’hommes s’étaient joints au projet. Ainsi Kim Wallen et ses chimpanzés, et Jim Pfaus et ses souris de laboratoire. Adiaan Tuiten s’occupait du dépistage génétique et de ses aphrodisiaques personnalisés, le Lybrido et le Lybridos, dont la formule avait été transmise pour approbation à la FDA, l’Agence américaine chargée d’évaluer les produits alimentaires et médicamenteux.

Tandis qu’ils m’expliquaient les divers domaines de recherche dans leurs laboratoires et sur leurs animaux, je m’intéressais également à un nombre incalculable de femmes ordinaires qui souhaitaient partager leurs désirs et leur confusion, tentant d’expliquer ce qu’elles comprenaient, ou ne parvenaient pas à comprendre, concernant leur sexualité. Un certain nombre de témoignages figurent dans les pages de ce livre. J’ai ainsi fait la connaissance d’Isabel, au seuil de la trentaine et obsédée par une seule question : devait-elle ou non épouser son petit ami, un beau jeune homme qui l’adorait, qu’elle avait aimé mais pour lequel elle ne ressentait plus de désir ? Plus d’une fois, dans le café qu’ils fréquentaient, elle lui avait demandé : « Embrasse-moi comme si tu venais de faire ma connaissance. » Elle ressentait alors une certaine émotion, mais tellement fugace qu’elle s’évanouissait aussitôt. Elle retenait la leçon, se persuadant qu’il valait mieux ne pas se poser de telles questions. « Mais je n’ai pas encore trente-cinq ans ! Pourquoi je ne ressens plus cette excitation comme avant ? » Et puis, il y a eu Wendy, une dizaine d’années de plus qu’Isabel, qui s’était inscrite pour tester le Lybrido et le Lybridos, afin de savoir si une pilule encore à l’essai pouvait ranimer la flamme qu’elle avait connue auparavant avec son mari, le père de ses deux enfants.

J’ai recueilli d’autres témoignages, comme celui de Cheryl, qui tentait lentement mais avec courage de retrouver ses sensations érotiques après un cancer dont l’opération l’avait défigurée. Ou bien Emma, qui avait demandé à ce que notre première conversation se déroule dans le club de strip-tease où elle travaillait dix années auparavant. Ces témoignages ne figurent pas dans ce livre, mais ont contribué à l’enrichir. J’ai multiplié les rencontres, recueillant un tissu d’informations précieuses, pour tirer en fin de compte quelques leçons dans lesquelles la voix des femmes se mêle aux découvertes récentes de la science.

La libido féminine – dans sa diversité et sa puissance inhérente – constitue une force sous-estimée et muselée, même de nos jours, dans une société saturée de sexualité jusqu’ici sans bornes.

En dépit des notions dont nous imprègne notre culture, la force de la libido féminine n’est pas, en grande partie, stimulée ou nourrie par une quelconque intimité ou un sentiment de sécurité émotionnelle, comme le souligne Marta Meana devant les résultats de son oculomètre.

Une de nos hypothèses parmi les plus rassurantes, surtout pour les hommes mais bien partagée par les deux sexes, selon laquelle l’érotisme féminin est bien plus adapté à la monogamie que la libido masculine, n’est rien d’autre qu’un conte de fées. Cela ne tient pas.

La monogamie est un des idéaux les plus chers et les plus profondément enracinés de notre culture. On peut parfois douter de cette norme, se demander si elle est bien appropriée, on peut ménager des exceptions, mais on la considère toujours comme une évidence rassurante, et tout simplement juste. C’est le présupposé qui nous sert de modèle romantique : il dicte la forme de notre famille, ou du moins nos rêves de vie conjugale ; il établit nos croyances en matière de parentalité. La monogamie fait partie – ou du moins nous aimons nous en persuader – du tricotage nécessaire qui relie les membres de notre société, qui l’empêche de partir en lambeaux.

Les femmes sont censées être les alliées les plus naturelles de la norme, celles qui en prennent soin et la défendent, leur dimension érotique étant plus adaptée, biologiquement, à la fidélité. On se raccroche à ce conte de fées, on s’y agrippe en faisant référence à la psychologie évolutionniste, discipline dont la théorie sexuelle centrale établit une comparaison entre les femmes et les hommes, théorie fort mal étayée en l’occurrence mais qui séduit la conscience et calme nos peurs. Pendant ce temps, certaines compagnies pharmaceutiques entament des recherches sur un médicament, réservé aux femmes, qui pourrait mettre à mal la monogamie.





CHAPITRE DEUX


CORPS ET ESPRIT




* * *





C’est le père de Meredith Chivers, colonel dans l’armée de l’air canadienne, qui lui communique son amour pour la collecte d’informations. Diplômé en ingénierie des facteurs humains, il construit des cockpits efficaces pour les chasseurs à réaction ; pour cela, il étudie le temps de réaction aux signaux et la disposition la plus adaptée du poste de pilotage. Il transmet à sa fille la vénération de l’expérience empirique. En ramassant un caillou, il lui explique les formations géologiques ; il déterre un ver de terre et démontre pour elle l’aération des sols. Dès que le supplément télé hebdomadaire du journal du dimanche arrive, elle souligne toutes les émissions scientifiques. Pour ses hamsters, elle construit elle-même des labyrinthes dans des vieux cartons. Elle cherche la récompense idéale – l’odeur du beurre de cacahuètes, découvre-t-elle, est trop envahissante, trop déroutante, alors elle choisit des légumes – et se livre à des expériences pour déterminer si les rongeurs nocturnes se montrent plus efficients et trouvent leur chemin plus rapidement la nuit.

Dans l’atelier de son père, au sous-sol, elle apprend à fabriquer sous son œil expert un réfrigérateur miniature complet avec ses gonds en fil de fer, ainsi qu’un petit box pour les chevaux qu’elle installe dans la maison de poupée qu’il lui a construite. Elle est fascinée par la manière dont les choses – animées et inanimées – s’emboîtent et fonctionnent ensemble ; à la faculté, elle s’inscrit en neurosciences, suit assidûment les cours de biophysique et de biochimie jusqu’à ce qu’un ami étudiant lui suggère de s’inscrire à un cours moins ardu, celui consacré à la sexualité. Six cents étudiants s’entassent dans l’amphithéâtre. Un jour, le professeur projette quelques diapositives, dont celle d’un sexe féminin. Sur l’écran géant, en gros plan, chacun peut détailler les plis et les chairs ouvertes d’une vulve. La salle est révulsée, on entend des interjections dégoûtées, dont la plupart, s’étonne Meredith, sont émises par des filles. Les gros plans d’un pénis ne soulèveront pas la moindre vague de protestation chez les étudiants des deux sexes.

Alors qu’elle fréquente encore le collège, elle dessine pour un groupe de garçons de sa classe un croquis anatomique du sexe féminin, une sorte de plan destiné à les aider à trouver le clitoris. Aussitôt, elle est entourée d’étudiantes offusquées, elle s’étonne : c’est donc ainsi que vous réagissez devant votre propre corps ?

À l’issue du cours magistral, elle s’inscrit à un séminaire sur la sexualité, où elle organise une séance sur les problèmes rencontrés par les femmes confrontées à l’orgasme ; elle présente une vidéo où une femme d’une soixantaine d’années parle de son nouveau partenaire et de son éveil tardif à la sexualité. La discussion qui s’ensuit est animée, et elle quitte la salle enthousiasmée. Mais comment concevoir une carrière dévouée à la sexualité, mis à part ouvrir un cabinet de sexologue, ce qui ne la séduit guère ? Elle poursuit ses études de neuropsychologie et s’attelle à sa thèse, qui renforcera une évidence déjà connue : ses expériences montrent que les hommes homosexuels ont moins de réussite que les hétéros confrontés au test des formes tridimensionnelles, tout comme les femmes, en moyenne, s’en sortent moins bien que les hommes.

Cet épisode de ses recherches universitaires ne s’avère pas vraiment concluant sur le plan professionnel. Il intervient dans un domaine de la science sujet à de multiples controverses, principalement parce qu’il tend à conclure qu’il existe des différences certaines entre les hommes et les femmes, différences dues non à la culture mais à leurs gènes. Mais Meredith Chivers se moque des controverses ; elle constate une étrange liaison entre le genre (les différences de succès entre hommes et femmes confrontés à la rotation des formes tridimensionnelles), le désir (les différences similaires entre homos et hétéros) et certains aspects neurologiques qui pourraient bien être innés. Dès qu’elle obtient son diplôme, elle se bat pour décrocher un poste d’assistante au sein du laboratoire de Toronto où, à l’issue de son doctorat, elle investit une pièce exiguë dans laquelle elle s’empresse d’installer le petit fauteuil inclinable et son pléthysmographe. L’institution est en fait un des hôpitaux psychiatriques les plus prestigieux du Canada. Elle le rejoint à vingt-deux ans, seule femme parmi tout l’étage de chercheurs. La sexualité des hommes est le seul domaine de recherche scientifique que l’on y pratique, et elle rassemble un jour son courage pour demander au plus ancien des chercheurs, Kurt Freund, autorité révérée de la sexologie, alors âgé de quatre-vingt-un ans, pourquoi il ne s’était jamais intéressé à la sexualité féminine.

Le crâne dégarni, le profil en lame de couteau avec des oreilles démesurées, véritables antennes de radar, Freund était un psychiatre d’origine tchèque. Cinquante ans plus tôt, il avait été enrôlé par l’armée tchèque pour débusquer les conscrits qui tentaient d’échapper au service militaire en arguant de leur homosexualité. Il avait mis au point une version pour les hommes du pléthysmographe, bien avant que son équivalent existât pour les femmes. On équipait le sujet d’un tube en verre que l’on scellait hermétiquement à la base du pénis. Puis on projetait des images, tandis que l’on mesurait la pression à l’intérieur du tube ainsi que l’amplitude de l’érection. Si la pression n’augmentait pas chez un conscrit lorsque Freund produisait des images provocantes de jeunes gens, le conscrit était immédiatement enrôlé dans les rangs de l’armée.

Freund n’avait pas choisi comme carrière de traquer les homosexuels. En sortant de l’armée, il tente d’abord de les guérir par le biais de la psychanalyse ; mais il y renonce et se rend chez ses patients pour leur rembourser ses honoraires. Il s’est convaincu entre-temps que l’homosexualité est un phénomène relevant de la biologie prénatale plutôt que de l’éducation ; il insiste sur le fait qu’elle ne peut pas être guérie et s’oppose aux lois tchécoslovaques qui criminalisent les homosexuels. Après avoir fui le régime communiste, il s’installe à Toronto. Ses concepts d’une orientation sexuelle permanente chez les hommes – ce qui entraîne qu’un gay n’a rien d’un malade – aident à convaincre l’APS, l’association psychiatrique américaine, de rayer l’homosexualité de la liste des maladies mentales.

À l’instar des autres chercheurs du laboratoire de Toronto, Freund souligne l’ancrage inné du désir. Certes l’éducation interagit constamment avec la nature, mais pas dans un rapport d’égalité. À la question de Meredith Chivers, il répond par une autre : « Comment pourrais-je savoir ce que c’est que d’être une femme ? Qui suis-je pour étudier les femmes si je suis un homme ? » Il semblait que cette réponse ait creusé un fossé entre eux. Pour lui, c’était plutôt un gouffre qui les séparait. Meredith comprend alors qu’il existe désormais un défi qu’elle décide de relever. Il fallait maintenant créer des expériences, rassembler des données, en tirer les bonnes déductions, répliquer les résultats. Elle s’imagine déjà devant une carte qui parviendrait à cerner l’éros féminin. « Je me sens comme un pionnier à la lisière d’une forêt immense, me confie-t-elle lors de notre première rencontre. Il y a un chemin qui y pénètre, mais c’est tout. »

Dans ce sens de la quête, on trouve des échos de Sigmund Freud, de ses propos à Marie Bonaparte il y a déjà plus d’un siècle. Disciple de Freud et de ses théories psychanalytiques, Marie était la petite-nièce de Napoléon. « Il y a une grande question à laquelle personne n’a encore jamais répondu, lui avait-il avoué, et que je n’ai pas encore pu résoudre malgré trente ans de recherche sur l’âme féminine. Cette question, c’est : Que veulent les femmes ? »

Tandis qu’elles visionnaient les clips érotiques, les sujets de Meredith Chivers n’étaient pas simplement assujetties au pléthysmographe, elles disposaient également d’une tablette numérique sur laquelle elles évaluaient leur propre réaction d’excitation. Si bien que Meredith disposait à la fois des réactions physiologiques et sensorielles ; et de données objectives et subjectives, chez ses expérimentateurs. Elles ne s’accordaient pas le moins du monde. Tout était contradictoire. Mais cette dissonance recoupait étrangement les découvertes des autres chercheurs.

Quelle que fût l’image sur l’écran – femmes entre elles, hommes entre eux, hommes seuls ou femmes se caressant –, les chiffres objectifs de Meredith, chargés de traduire ce que l’on appelle dans le jargon l’amplitude du pouls vaginal, atteignaient un pic à chaque nouvelle suggestion, quoi que les acteurs aient pu faire entre eux ou sur eux-mêmes. Les réactions étaient les mêmes : catalyse de la libido, afflux de sang dans les muqueuses vaginales, palpitation des capillaires. La chercheuse notait cependant quelques différences quant à l’amplitude des pulsations, des variations de degré, avec une constante étonnante : le clip de l’accouplement des bonobos suscitait un afflux sanguin moindre que les clips porno impliquant des humains, mais il y avait une exception. Chez l’ensemble des femmes, hétéros ou lesbiennes, le bel athlète qui parcourt la plage, un véritable Adonis pourtant, suscitait moins d’excitation que les singes en rut. Que faire de cette bizarrerie ?

Les lesbiennes faisaient preuve de plus de discrimination. Au cours des séries de tests effectués par Meredith pour authentifier ses résultats, elles se montrent plus sélectives : l’amplitude s’accroît devant les images où évoluent des femmes. À noter que l’afflux sanguin chez les lesbiennes est également important devant les scènes d’hommes entre eux. Lorsque Chivers s’applique à analyser les résultats, transmis des muqueuses vaginales vers les capteurs puis entrés dans son logiciel, lorsqu’elle les transcrit en graphes de barres verticales, la libido féminine affiche des tendances omnivores.

La tablette numérique contredisait le pléthysmographe, presque systématiquement. L’esprit refuse d’admettre le corps. Les rapports individuels annonçaient une réaction d’indifférence devant les bonobos. Mais la suite est tout aussi intéressante. Devant les clips de femmes se caressant seules ou entre elles, les hétéros s’affirmaient bien moins excitées que ne l’affichaient leur muqueuses. Devant les caresses des hommes entre eux, les femmes hétéros se déclaraient moins intéressées – malgré la réaction excitée de leur sexe. Chivers était également confrontée à une variation des réponses objectives et subjectives dans les données fournies par les lesbiennes : un intérêt modéré enregistré sur les tablettes lorsqu’elles visionnaient des hommes entre eux ou en train de se masturber.

Meredith s’est ensuite tournée vers des sujets masculins, homos ou hétéros, pour les soumettre aux mêmes expériences. Une fois le pléthysmographe adapté à leur morphologie bien en place, leurs sexes ont parlé, mais d’une façon toute différente des sexes des sujets féminins ; ils ont réagi selon des modèles prévisibles qu’elle a dénommés des « spécificités par catégories ». Les hétéros ont éprouvé une faible érection devant des clips d’hommes en train de se masturber, un peu plus prononcée devant des hommes ensemble, mais sans comparaison avec leur degré d’excitation devant les clips de femmes se caressant, de femmes avec des hommes, et plus encore de femmes caressant des femmes. Des catégories spécifiques sont apparues encore plus nettement chez les homosexuels. Réaction immédiate devant des hommes en train de se masturber, pic devant des hommes ensemble et excitation modérée devant les couples hommes-femmes. Dans tous les cas, peu ou pas d’excitation devant des scènes de lesbianisme à l’écran.

Quant à nos bonobos, le mythe d’une pulsion primitive dans la sexualité masculine s’effondre : aucune réaction notable. Les sexes des homos et des hétéros restent au repos devant les primates tout comme devant les panoramiques de montagnes et de plateaux. Pourtant, chez les sujets masculins, les données objectives correspondent exactement aux données subjectives enregistrées par les tablettes. Les corps et les esprits fonctionnent en harmonie.

Comment expliquer le conflit entre ce qu’affirment les femmes et les réactions de leurs muqueuses vaginales ? Pour Meredith, on peut suggérer plusieurs raisons. Selon la chercheuse, l’anatomie pourrait jouer un rôle. Le pénis est un organe à taille variable, qui frotte contre les vêtements. Il entre en érection et subit la détumescence. Les petits garçons grandissent avec la conscience constante de cet organe, et le cerveau masculin est habitué à recevoir des informations de leur sexe. Un circuit fermé s’établit entre le corps et la conscience de la sensation, l’un affectant l’autre, les réponses aux stimuli sont rapides et désinhibées. La morphologie féminine, où l’organe sexuel est architecturé vers l’intérieur, rend peut-être les messages moins clairs, moins aisés à décoder.

Mais les femmes diminuaient-elle consciemment ou bloquaient-elles inconsciemment l’impact érotique d’un grand nombre d’images qui les portaient, parfois même instantanément, à l’incandescence ?

Les contradictions dans les données collectées par Meredith convergeaient cependant avec une étude effectuée par Terri Fisher, psychologue à l’université de l’État d’Ohio, qui avait fait appel à deux cents étudiants, garçons et filles, pour remplir un questionnaire sur la masturbation et le recours à la pornographie. Les sujets avaient été répartis en différents groupes et rédigeaient leurs réponses selon trois conditions : soit ils devaient remettre leur questionnaire rempli à un collègue étudiant, qui devait attendre derrière une porte ouverte lui permettant d’observer l’étudiant au travail ; ou bien on leur assurait expressément que leurs réponses resteraient anonymes ; ou bien enfin ils étaient reliés à un faux détecteur de mensonge par des électrodes fixées sur la main, l’avant-bras et le cou.

Les réponses des garçons apparaissent pratiquement les mêmes dans les trois conditions. Mais, en ce qui concerne les filles, les circonstances s’avèrent cruciales. Un grand nombre de filles du premier groupe, celles qui auraient pu s’inquiéter qu’un camarade consulte leurs réponses, ont répondu qu’elles ne s’étaient jamais masturbées et n’avaient jamais regardé de films X. Les filles auxquelles on avait garanti l’anonymat ont répondu oui beaucoup plus souvent. Et celles qui étaient reliées au détecteur de mensonge ont suscité des réponses pratiquement identiques à celles des garçons.

Parce que les questions étaient soigneusement rédigées, avec beaucoup de tact et sans nécessiter un chiffrage précis, m’avait précisé Terri Fisher par respect pour le courant conservateur qu’elle avait décelé sur le campus, son étude ne peut fournir de données précises sur la fréquence de la masturbation ou du recours à la pornographie ; pourtant, ajoutait-elle, elle écarte les doutes sur les entraves ressenties par les femmes lorsqu’il s’agit de reconnaître l’intensité de leur libido. Lorsque Terri Fisher avait eu recours aux trois conditions exposées plus haut et demandé à ses sujets féminins combien de partenaires sexuels elles avaient connus, les femmes avaient donné des chiffres inférieurs de 70 % à celles reliées à des fausses électrodes. Elle s’appliqua à renouveler l’expérience avec trois cents nouveaux sujets. Les lesbiennes qui se croyaient soumises au détecteur de mensonge non seulement admettaient avoir connu un nombre supérieur de partenaires que les autres mais, au contraire de leurs équivalents, donnaient des chiffres bien supérieurs à ceux annoncés par les hommes.

Ce genre de censure consciente pourrait bien avoir influé sur les réponses sur tablette fournies par les femmes hétéros de Meredith Chivers, mais qu’en était-il des rapports des lesbiennes ? Beaucoup d’entre elles auraient bien pu adopter une attitude de défiance quant à leur sexualité, cela aurait-il pu amoindrir leur réflexe de mensonge ? C’est une possibilité, quoique dans cette catégorie les femmes auraient pu être motivées par une contrainte d’un autre ordre : le besoin d’être fidèle à leur orientation sexuelle, une sorte d’identité de minorité.

L’étude de Terri Fisher semble déceler un déni volontaire. Néanmoins, estime Meredith, il faut rechercher une motivation plus subtile. À travers des journaux intimes, elle a glané des arguments dans ce sens, preuves non confirmées, sans véritable substance, comme tant de données sur lesquelles elle aurait aimé s’appuyer mais qu’elle conserve pour tenter de reconstituer le puzzle de la vérité sexuelle. Ainsi, selon elle, les femmes sont moins en prise, moins conscientes des sensations de leur corps que les hommes, non seulement dans le domaine de l’érotisme mais dans d’autres domaines. Existe-t-il une sorte de filtre neuronal entre le corps de la femme et les régions de la conscience dans son cerveau ? Une différence ténue au niveau des réseaux ? S’applique-t-elle surtout dans le cas des signaux sexuels ? Est-ce la conséquence de codes génétiques ou sociétaux ? Éduque-t-on les filles et les femmes d’une certaine manière, afin de construire une barrière psychique les isolant de leur corps ? Apprend-on aux femmes à maintenir une distance mentale par rapport à leur moi physique ? Au cours de nos échanges depuis sept ans, Meredith s’est penchée ouvertement sur les concepts du congénital, du culturel, de la nature, de l’éducation et de la libido féminine. Pendant longtemps, elle s’est abstenue de tout jugement définitif. Certes, sa motivation était audacieuse dès le début, éliminer le sociétal afin de mieux isoler l’inné. Mais elle gardait sa réserve de scientifique, sa prudence d’empiriste, sa répugnance à proclamer ce que les données ne parvenaient pas à prouver.

Terri Fisher, néanmoins, insistait pour sa part sur les contraintes, la répression imposée aux femmes. « Être un être humain sexué, affirmait-elle, à qui l’on permet d’être actif sexuellement, est une liberté que la société accorde plus facilement aux hommes qu’aux femmes. » Son détecteur de mensonge, lui, ne mentait pas.

Rebecca est professeur de musique dans le primaire, elle a quarante-deux ans et est mère de trois enfants. Un jour, elle découvre sur l’ordinateur qu’elle partage avec son mari la photo d’une femme qui ne peut être que la maîtresse de celui-ci. Immédiatement, elle remarque la différence d’âge visible entre cette femme et elle, en particulier, et de manière insidieuse, lorsqu’elle détaille sur la photo la poitrine offerte de la femme, qu’elle juge beaucoup plus attirante que la sienne qui lui semble rabougrie, plus encore que celle des femmes qui ont allaité. Instantanément, elle se persuade que son mari souhaitait qu’elle découvre la photo, et par là-même sa liaison avec la jeune femme, parce qu’il n’avait pas le courage de mettre un terme à leur mariage, sans doute, et d’emménager avec son amante. Celle-ci lui envoyait un baiser complice sur la photo ; il avait voulu éviter une empoignade en dissimulant sa fuite, préméditée depuis longtemps. Pour obéir à son psychothérapeute, Rebecca a réfréné son envie de supplier son mari de rester près d’elle. Elle a fait appel à ses amies, puis a donné à son mari un livre, une sorte de guide spirituel visant à le détourner de son projet. Pourtant, quelques semaines plus tard, elle s’est retrouvée mère célibataire, passant de longues heures devant l’ordinateur à se comparer à la photo dénudée qu’elle avait transférée sur son adresse électronique.

Rebecca, qui figure parmi les femmes avec lesquelles je me suis beaucoup entretenu, ne se tenait pas en très haute estime. Cette dépréciation de soi s’appliquait à son corps autant qu’à son parcours de vie. Comment s’était-elle résignée à apprendre le pipeau et la clarinette à des gamins de CM1 au lieu de donner des concerts, ce qu’elle ne se permettait que pendant les entractes des concerts de ses élèves ? Et pourquoi, s’étonnait-elle encore, végétait-elle toujours dans cette existence ringarde, dans ce trou du fin fond de l’Oregon, Portland, refuge de babas cool ?

Pourtant, cette faible estime de soi s’accompagnait d’une faculté de résistance à toute épreuve. Peu à peu, sur l’écran de son ordinateur, l’image de la jeune rivale de vingt-neuf ans a cédé la place à un site de rencontres via Internet.

Elle a commencé par donner quelques rendez-vous et a fini par rencontrer un homme séduisant, qu’elle trouvait aimable et doux. Avant même de coucher avec lui, au cours d’un dîner dans un restaurant thaïlandais, elle a réussi à lui avouer un désir qu’elle n’avait jamais pu confier à son mari durant quatorze ans. Elle rêvait de faire l’amour à trois avec une autre femme. Les divergences et les écarts dans les résultats des recherches de Chivers et de Fisher l’intéressaient peu. Elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi elle n’avait jamais pu exprimer son désir pendant toutes ces années. Bien sûr, il fallait compter avec la timidité mais, selon elle, elle avait plus ou moins pressenti que son mari n’aurait pas particulièrement apprécié, par manque d’intérêt sans doute. Elle s’était persuadée que la présence d’une autre femme dans le lit conjugal n’aurait que contribué à mettre en lumière son propre désintérêt pour elle. En tout état de cause, l’homme rencontré sur le Net s’était montré plus coopératif, il avait approuvé l’idée d’une relation à trois. Les choses en étaient restées là, ils avaient couché ensemble jusqu’à ce que le sujet se présente de nouveau. C’est lui qui s’était chargé de régler les détails.

Avait-elle des critères particuliers ? Rebecca avait répondu qu’elle n’avait jamais eu de relations sexuelles avec une femme, à trois ou dans d’autres circonstances, mais qu’elle aurait souhaité certaines caractéristiques. Une couleur de cheveux différente de la sienne peut-être, pas trop grande, en bonne santé, blanche ou hispanophone et, un facteur qui l’obsédait depuis quelques années, de gros seins. Minimum bonnet C, surtout pas siliconés.

Ils plaisantaient tous les deux sur ses goûts, presque une caricature de ceux d’un homme. Jamais son petit ami ne s’était livré à de telles recherches, cela lui a demandé du temps mais, finalement, il lui a soumis plusieurs candidates. Il avait sélectionné sur un site de rencontres la photo d’une jeune femme qui avait instantanément déclenché chez Rebecca des fantasmes torrides. Mais les courriels échangés avec cette personne n’avaient pas abouti et sa candidature avait été abandonnée. Fallait-il recourir à une call-girl ? Au cours de cette période de recherche, Rebecca s’était sentie parfois angoissée : et si la jeune femme la trouvait trop vieille, repoussante même ? Mais son petit ami avait su la rassurer, et son désir l’avait emporté sur ses peurs. Comme ils en étaient venus à envisager de payer pour cette troisième compagne de jeux elle avait fini par se persuader que son aspect extérieur ne comptait pas tant que ça.

Enfin, ils avaient attendu dans l’appartement de son ami l’arrivée de la jeune femme, soigneusement sélectionnée parmi les photos d’identité affichées sur les sites professionnels. Afin d’atténuer le côté transaction de la rencontre, ils avaient allumé des bougies et mis une bonne bouteille au frais. Pourtant, dès que la femme avait sonné et que Rebecca et son ami avaient regardé par la fenêtre, il leur avait été difficile de faire comme s’il ne s’agissait pas d’une prostituée.

Malgré son tarif élevé, la femme se présentait sous un jour plutôt ordinaire, et plutôt bien en chair. Peut-être un effet de l’éclairage déficient du hall d’entrée, avait suggéré Rebecca. Les choses s’arrangeraient une fois que la femme aurait passé la porte. Elle se sentait néanmoins rassurée : elle n’aurait pas à faire de complexes quant à sa propre apparence physique. Mais lorsqu’ils avaient ouvert la porte, lorsque la femme s’était avancée lentement, timidement presque, dans l’entrée, plus comme une domestique que comme une call-girl, la gêne s’était carrément installée. La femme semblait avoir dix ans de plus que Rebecca. Les questions s’agitaient dans sa tête : fallait-il poursuivre ce rendez-vous jusqu’au bout ? Fallait-il abandonner tout de suite afin de ménager la sensibilité de cette femme ? Comment lui faire comprendre qu’elle la remerciait d’avoir offert son corps pour la satisfaction de leur désir, mais que ce corps ne pouvait les satisfaire ?

Rebecca s’en remettait à son petit ami pour sauver la face. Il a alors affirmé à la femme que Rebecca avait été prise d’un malaise, qu’elle ne se sentait pas bien, une excuse aussi pathétique que celle qu’elle entendait tous les jours de la part de ses élèves qui n’avaient pas fait un devoir. Avec un large sourire, la femme a accepté cette raison, ou bien était-elle simplement soulagée de ne pas avoir à passer à l’acte. Il l’a dédommagée pour le déplacement, Rebecca l’a remerciée gentiment d’être venue et tous deux se sont penchés de nouveau sur l’écran de l’ordinateur, sidérés de constater à quel point la réalité s’éloignait de l’image miniature. Ils s’étaient interrogés sur la réaction des autres clients de la femme, sur la fréquence de tels malentendus lorsqu’on faisait appel à une call-girl. Que faire pour prévenir de telles désillusions ? « Il faudrait peut-être prévoir un budget plus conséquent », avait suggéré Rebecca.

C’est ce qu’ils ont fait. La seconde jeune femme était belle et séduisante. Elle non plus ne correspondait pas à sa photo sur le site Internet, mais cela importait peu. Rebecca a pu pleinement profiter de sa poitrine, de ses cuisses, de ses lèvres, de tous les trésors offerts au tarif indiqué, elle s’est plongée dans les sensations tactiles, les odeurs, les gestes et, au bout du compte, après toutes ces années de désirs frustrés, elle était enfin extatique. Elle avait réussi à dépasser les multiples barrières entre son corps et celui d’une autre femme, perdu sa virginité d’une certaine façon, parce que, pour la première fois, elle avait ressenti un plaisir indescriptible à sucer les bouts de seins de la call-girl, entre autres découvertes.

Lorsque j’ai pu m’entretenir avec Rebecca, elle m’a avoué qu’elle souhaitait une autre rencontre à trois, peut-être même seulement en tête à tête avec une autre femme, mais qu’elle n’estimait pourtant pas être lesbienne, ni même vraiment bisexuelle. Elle préférait sans aucun doute la compagnie amoureuse des hommes. Ses fantasmes tournaient autour des hommes, sa relation prolongée avec son petit ami la comblait et elle ne songeait nullement à le remplacer par une femme. Je lui ai décrit les réactions des sujets féminins de Chivers soumis au test du pléthysmographe, afin de recueillir ses réactions.

D’après elle, les résultats ne signifient pas que les femmes rêvent secrètement de faire l’amour avec un bonobo, l’idée l’amuse beaucoup d’ailleurs ; on ne doit pas conclure non plus que la plupart des femmes sont bisexuelles, même si comme elle elles expriment le désir d’une relation sexuelle avec une autre femme ou si elles passent à l’acte, si elles franchissent le tabou. « Difficile de trouver la bonne expression, précisait-elle. La phrase qui me vient à l’esprit, c’est comme si on était enceinte d’une idée. Enceinte ne convient pas vraiment, car le mot est lié à la maternité. Disons que l’idée est toujours présente au fond de soi. Toujours prête à éclore. Il y a des trucs dont vous avez vraiment envie, et d’autres qui vous laissent indifférente. L’idée est là. Au fond de votre ventre. Vous êtes enceinte d’un désir de femme. Je ne peux pas dire mieux. »



L’inconnu. L’amie proche. L’amant de longue date.



Voici le thème de la nouvelle expérience à laquelle se consacrait Chivers lors d’une de mes visites. Les résultats semblaient beaucoup stimuler son imagination.

Elle n’est pourtant pas sujette à des emballements. La routine de ses travaux demande une application sans faille, et son bureau de Kingston a l’allure dépouillée d’une cellule monacale. Les murs en parpaings sont dépourvus de toute décoration. Scotchées au-dessus de son bureau, quelques taches de couleur, œuvres maladroites de son fils en maternelle. Sur le mur d’en face, trois photos panoramiques d’un bas-relief prises dans un temple en Inde. Un homme, sur la première photo, faisant l’amour avec une jument tandis qu’un autre se masturbe en le regardant ; sur la photo du milieu, un homme et une femme échangeant des caresses buccales ; sur la dernière, sept personnes des deux sexes en pleine partouze. Pourtant, en dépit du premier choc, ces images ne laissent pas de traces visibles. C’est le bas-relief qui domine, elle ne se laisse pas distraire, c’est l’objet qu’elle admire. Mais elle s’imagine cependant cernée par cet univers qu’elle découvre : la jungle du désir féminin.

Un jour qu’elle travaille à son bureau métallique, une de ces matinées de novembre dont la lumière pâle parvient à s’immiscer par la fenêtre, compilant les données du pléthysmographe recueillies lors de ses dernières expériences, une évidence la frappe. Son regard suit les creux et les pics d’une ligne rouge sur l’écran, celle qui enregistre le flot sanguin d’un sujet seconde par seconde. Avant d’utiliser un programme qui pourrait sérier et interpréter ces données, elle doit d’abord éliminer les points non conformes, correspondant à ces moments où le sujet a probablement bougé sur le fauteuil, une légère contraction du bassin résultant en une pression sur le pléthysmographe traduite souvent par un bond de l’aiguille de l’enregistreur faussant l’interprétation. Elle suit attentivement l’enregistrement, ses variations d’amplitude, traquant les pics anormaux incompatibles avec une excitation physique et qu’elle peut éliminer de son étude. Ainsi, elle repère et élimine un incident entrant dans cette catégorie, puis poursuit l’examen de ses résultats. Pendant deux heures, elle se penche sur les résultats d’un seul sujet. « Je n’y vois plus rien », soupire-t-elle juste au moment où elle repère une nouvelle anomalie.

Cette découverte l’enthousiasme cependant car elle appartient désormais à « l’élite des chercheurs », ce qui n’est pas rien pour une femme. La sexologie, fondée à la fin du XIXe siècle, avait toujours été l’apanage des hommes. Aujourd’hui encore, les femmes ne constituent qu’un tiers des membres du directoire de cette vénérable institution de la profession, l’IASR, l’Académie internationale de recherche sexuelle, au journal de laquelle Chivers participe. La libido féminine n’y a jamais suscité autant de travaux et d’énergie qu’elle le méritait. L’une des figures mythiques de Chivers, l’une des pionnières de la discipline, Julia Heiman, qui dirige l’Institut Kinsey à l’université d’Indiana, ajoute que la sexologie s’est cantonnée pendant des décennies à explorer des comportements plutôt que de se pencher sur des sentiments, tels que le désir, qui les sous-tendent. Les travaux de Kinsey, au milieu du XXe siècle, n’apprennent rien sur cette question du désir. Les sexologues William Masters et Virginia Johnson avaient bien filmé des centaines de sujets s’accouplant dans leur laboratoire, mais en avaient tiré des conclusions centrées plus sur la fonction que sur le désir. Il faut attendre les années 70 pour que les sexologues commencent à se pencher sur ce que veulent les femmes plutôt que sur leurs pratiques amoureuses. Puis le SIDA fait son apparition et monopolise immédiatement l’attention des professionnels du sexe. La prévention est désormais la seule priorité. Il faut attendre la fin des années 90 pour voir renaître l’exploration sérieuse et scientifique de la libido.

Au cours de ses nouvelles expériences, Chivers utilise des enregistrements sonores pornographiques, et non plus des vidéos, avec des femmes hétérosexuelles. Méticuleusement, n’hésitant pas à répéter une expérience en variant son angle de vue, elle cherche à savoir en partie si les récits érotiques produiront un effet différent sur l’afflux sanguin, sur l’approche mentale, sur les écarts entre pléthysmographe et tablette. « Vous rencontrez l’agent immobilier devant la propriété. Il vous fait visiter l’appartement… » « Vous remarquez une femme vêtue d’une robe noire collante, et qui vous observe… Elle vous suit, puis referme la porte à clé… » Les saynètes qu’écoutent les sujets sont très diverses. Soit elles mettent en scène un homme ou une femme en position de séduction, soit le scénario implique une personne inconnue ou connue, un ami par exemple, ou un amant de longue date. On trouvait ainsi l’amie de toujours en maillot de bain dégoulinant au bord de la piscine ; le colocataire séduisant ; l’inconnue dans les vestiaires de la salle de gym. Tous ont un profil athlétique et les détails pertinents sont présents dans toutes les scènes : un récit d’une minute trente, une érection superbe, des pointes de seins excitées.

De nouveau, lorsque tous les résultats tombent, l’écart saute aux yeux : les sujets se déclarent beaucoup plus excités par les passages mettant en scène des hommes que par ceux impliquant des femmes ; et, chaque fois, le pléthysmographe contredit leurs affirmations. Chivers se sent justifiée par cette confirmation. Mais, cette fois-ci, un nouveau fait va décupler son enthousiasme.

Le sang affluant dans les muqueuses génitales atteint un pic au cours des passages décrivant des scènes érotiques avec des amies connues mais, dans le cas de femmes inconnues, il dépasse encore ce seuil. L’ami à la silhouette sculpturale, aux abdos en tablettes de chocolat, n’a en revanche aucun effet d’excitation, le pouls vaginal est au plus bas. Les hommes inconnus, cependant, déclenchent huit fois plus d’afflux sanguin.

Les sujets de Chivers affirment pour leur part que les inconnus constituent les hommes qui les excitent le moins. Le pléthysmographe prouve scientifiquement le contraire. Les inconnus, hommes ou femmes, arrivent donc en tête de liste devant les amants de longue date, hommes ou femmes, même lorsque ceux-ci semblent parfaits sous tous les rapports. Qu’est-ce qui excite le plus les sujets de Chivers ? Une activité sexuelle avec un ou une inconnue.

Voilà qui ne s’accorde plus avec l’idée répandue dans la société selon laquelle la sexualité féminine s’épanouit dans le lien émotionnel, dans l’intimité programmée, dans un sentiment de sécurité. Chivers découvre au contraire que l’érotisme fonctionne le mieux dans des situations imprévues et avec des inconnus. C’est une idée qui n’est pas nouvelle en soi, mais que l’on réservait jusqu’ici à quelques exceptions, qui ne touchait que peu de femmes ; une sorte de fantasme intermittent et négligeable chez la plupart des femmes. La preuve est désormais flagrante au sortir des expériences, il s’agit d’établir une nouvelle norme, moins lisse, plus brutale dans sa vérité.

Les travaux de Chivers soulignent la dissonance entre le corps et l’esprit, mais aussi entre la réalité et le fantasme. Au sein de la communauté scientifique, certains chercheurs soulèvent également des doutes à propos des conventions sociales. Selon une de ces conventions bien établies, la sexualité féminine est par définition moins visuelle que celle des hommes. Kim Wallen est professeur de psychologie à l’université d’Emory à Atlanta et j’ai fait sa connaissance, ainsi que celle de sa cohorte de singes rhésus, entre deux conversations avec Meredith Chivers. En collaboration avec Heather Rupp, une de ses anciennes étudiantes et désormais rattachée au Kinsey Institute, elles ont présenté des photos érotiques à leurs sujets, hommes et femmes, mesurant le temps d’exposition jusqu’à la milliseconde, afin d’évaluer leur niveau d’intérêt. Les femmes ont détaillé les photos avec autant d’attention que les hommes, la même intensité dans le regard.

Terry Conley, psychologue à l’université du Michigan, avait passé de longues années sur une série d’expériences effectuées au cours des quarante dernières années, expériences tendant à prouver à de multiples reprises que les hommes appréciaient les rapports sexuels impromptus tandis que les femmes, dans leur grande majorité, n’aiment pas se livrer à ce genre de rapports occasionnels. Deux de ces expériences proposaient à des sujets, hommes et femmes autour de vingt-deux ans, « moyennement séduisants » selon la description des chercheurs, de se rendre sur un campus universitaire avec pour mission de séduire deux cents membres du sexe opposé. Ils leur proposaient soit de passer une soirée ensemble, soit de coucher le soir même. Dans les deux cas, environ la moitié acceptaient la soirée ensemble. Mais près des trois quarts des hommes acceptaient la proposition de coucher le soir même, les femmes refusant toutes. Ces résultats avaient souvent été utilisés pour souligner l’immense différence intrinsèque de la libido masculine et féminine. Terry Conley avait décidé de créer un questionnaire pour envisager le problème sous un autre angle.

Elle avait demandé à ses deux cents sujets étudiants, tous hétérosexuels, d’imaginer des scénarios tels que celui-ci : « Vous avez la chance de passer les vacances d’hiver à Los Angeles. Un soir, au cours de votre première semaine de vacances, vous décidez de vous rendre dans un café branché de Malibu, avec vue sur l’océan. Tandis que vous sirotez un cocktail, vous remarquez que Johnny Depp est assis à une table non loin de la vôtre. Vous n’en revenez pas ! Plus stupéfiant encore, il semble vous avoir remarquée et se dirige soudain vers vous… “Voulez-vous coucher avec moi ce soir ?”, demande Johnny Depp à l’étudiante. » On pouvait également remplacer Depp par Brad Pitt ou Donald Trump. Les étudiants étaient eux dragués par Angelina Jolie, Christie Brinkley (choisie par Terry Conley parce que son âge, la cinquantaine, aurait pu affaiblir son sex-appeal malgré sa beauté, ce qui ne s’est jamais produit) et Roseanne Barr. Il n’existait aucune notion de perspective sociale dans l’exercice, aucun risque physique jouant contre une femme acceptant un rapport sexuel avec un inconnu. Dans le scénario de Terry Conley ne subsistait que le fantasme, comme une fenêtre ouverte sur le désir. Les sujets devaient exprimer leur réaction face à la proposition. Il s’avérait alors que les femmes étaient aussi prêtes à accepter de suivre Johnny Depp et Brad Pitt dans leur lit que les hommes à suivre Angelina Jolie ou Christie Brinkley. Le désir était aussi impérieux, l’impulsion était irrésistible. Quant à Donald Trump et Roseanne Barr, la répulsion était immédiate.

En s’attaquant à une nouvelle série d’expériences, Meredith Chivers découvre dans ces données une complication majeure. Pourtant, les données cristallisent cette nouvelle image de l’éros féminin qu’elle avait senti émerger dans son travail et celui de ses collègues sexologues.

Un échantillon de femmes hétérosexuelles se voit présenter des photos de sexes d’hommes et de femmes. Elle a choisi quatre types de photos : un pénis flasque et mou, un second en érection, un vagin timide, à demi caché par des cuisses resserrées, et un cliché d’une vulve ouverte, jambes écartées, des plus explicites. Dans ces quatre photos, le sexe est en gros plan, le reste du corps n’y figure pas, on ne le devine même pas. Cette fois-ci, la réaction est semblable dans tous les cas : l’afflux sanguin intervient immédiatement devant le pénis en érection, au détriment des trois autres photos. Paradoxalement, c’était une preuve objective que les femmes n’étaient pas sujettes aux catégories après tout. Ce qui renforçait les propos de Rebecca : elle ne s’estimait pas vraiment bisexuelle et éprouvait une préférence irrésistible pour les hommes, même si elle ressentait un fort désir pour les femmes. Meredith recoupait également l’absence de réaction qu’elle avait remarquée parmi ses sujets devant le superbe athlète au pénis flasque marchant sur la plage. Il paraissait désormais évident que la vision de ce pénis au repos avait totalement annulé le reste du corps, pourtant impressionnant. Par-dessus tout, il fallait bien conclure que la vue d’un seul pénis déployant sa rigidité suffisait à produire un afflux record de sang dans les muqueuses vaginales, mesuré par le pléthysmographe. Les conventions étaient mises à mal, le rideau tombait : le désir féminin, à la base, n’était rien de plus qu’animal.





CHAPITRE TROIS


FABLE SEXUELLE DE LA SCIENCE ÉVOLUTIVE




* * *





L’histoire de la sexualité, et en particulier toute l’histoire de la sexualité féminine, est une discipline faite de bric et de broc, de morceaux dispersés. À de rares exceptions près, ce sont les paroles et les écrits des hommes qui constituent les fragments relatifs aux concepts de l’Antiquité et du Moyen ge, jusqu’au XIXe siècle, sur l’éros féminin. Ces fragments sont à considérer avec prudence, mais ce que l’on peut en tirer, c’est l’image d’un curieux équilibre, ou déséquilibre, entre la reconnaissance, parfois même la célébration, d’un désir, d’une pulsion d’un côté, et de l’autre une terreur irrépressible.



Prenons dans la Bible le Cantique des Cantiques :



Je dors, mais mon cœur est éveillé :

c’est la voix de mon bien-aimé ! Il frappe :

« Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne,

ma colombe, mon amie accomplie ;

car ma tête est couverte de rosée,

les boucles de mes cheveux sont humectées par les gouttelettes de la nuit. »



Mon bien-aimé retire sa main de la lucarne,

et mes entrailles s’émeuvent en sa faveur.

l’amour est fort comme la mort, la passion terrible comme le Cheol ;

ses traits sont des traits de feu, une flamme divine.



Aucun signe de terreur dans ce passage, rien que la gloire sacrée qui jaillit dans un tremblement. On trouve cette reconnaissance du désir et de l’érotisme de la femme jusque dans l’Exode : « S’il prend une autre femme, il ne retranchera rien pour la première à la nourriture, au vêtement et au droit conjugal. »

Selon saint Paul dans l’Épître aux Corinthiens : « Que le mari rende à la femme ce qui lui est dû, et pareillement aussi la femme au mari. » Nous parlons ici de sexualité.

Desous la plume des compilateurs de la Bible à l’âge classique transparaissent une chaleur et une exigence que l’on retrouve également dans la poésie ancienne, dans les mythes et les ouvrages médicaux.

« Éros, à nouveau maître de mes membres, me fait frémir,

Douce-amère, hors de tout contrôle, rampante », écrit Sappho.

Quant au Tirésias d’Ovide, qui incarne à la fois les deux sexes, il affirme que la femme dérive neuf fois plus de plaisir que l’homme de l’amour physique. Et Galien de Pergame, médecin de l’empereur romain et grand anatomiste de l’Antiquité, soutient que l’orgasme est nécessaire chez la femme si elle veut concevoir : sa décharge pendant la jouissance doit se mêler à celle de l’homme. La composition de cette substance féminine n’a jamais été vraiment définie, mais cette nécessité de l’orgasme, dont la définition semble correspondre à la nôtre, s’avérait primordiale pour Galien.

La conception de Galien a perduré au cours des quinze siècles suivants et dominé la science jusqu’à la Renaissance. Pour le médecin byzantin du Ve siècle, Aétios d’Amida, une « certaine secousse » chez la femme constitue la clé de la procréation. Selon Avicenne, le savant iranien du XIe siècle célèbre pour son Canon de la médecine, un pénis de petite taille semble un obstacle à la reproduction. La femme pourrait ne pas être suffisamment « satisfaite », le peu de sensations ne lui permettant pas d’atteindre les spasmes du plaisir, « si bien qu’elle ne produira pas de sperme, et tant qu’elle n’émet pas de sperme, la conception est impossible ». Gabriel Fallope, anatomiste et chirurgien italien du XVIe siècle, à qui nous devons la découverte des trompes de Fallope, insistait sur le fait qu’une malformation du prépuce chez l’homme pouvait empêcher l’orgasme chez la femme, et donc sa fécondation.

Comment expliquer le fait que le concept de Galien ait survécu aussi longtemps ? Le fait est d’autant plus surprenant si l’on prend en compte l’opinion selon laquelle un tiers seulement des femmes d’aujourd’hui affirment qu’elles atteignent l’orgasme par la seule pénétration. Les contemporains de Galien, les hommes et les femmes des générations suivantes, étaient-ils conscients du rôle du clitoris pendant les rapports sexuels ? Avaient-ils plus d’expérience dans les pratiques conduisant à l’orgasme vaginal ? Les fragments disparates de la connaissance ne permettent pas de le savoir. Mais si l’on suppose que les techniques sexuelles n’étaient pas plus sophistiquées dans le passé qu’elles ne le sont aujourd’hui, pourquoi les femmes n’ont-elles jamais osé affirmer qu’elles parvenaient à concevoir sans avoir ressenti la fameuse « secousse » ? Au fil des siècles, on a vu naître des hypothèses, des théories sur la procréation en l’absence de plaisir, pourtant, le concept de Galien a subsisté. Vers la fin du XVIe siècle, le manuel utilisé largement par les sages-femmes britanniques, le Chef-d’œuvre d’Aristote, accordait sa caution scientifique à Tirésias quant à la supériorité de l’orgasme féminin, et évoquait ainsi le rôle de la femme dans la conception : « Par nature, l’éjection de la graine s’accompagne de plaisir intense, causé par le surgissement de la passion et le raidissement des nerfs. »

Pourtant, ce concept de la sexualité féminine depuis L’Exode ne saurait refléter la philosophie dominante d’une période, quelle qu’elle soit. La crainte ancestrale, la répression qui a frappé la libido de la femme n’ont pas besoin d’être exposées ici dans le détail. La première femme à avoir « fauté », c’est Ève, la séductrice, qui a entraîné la chute, le bannissement de l’humanité du paradis. Selon Tertullien, le théologien fondateur du christianisme, le péché d’Ève rejaillit sur toutes les femmes. Elles sont toutes destinées à incarner « les portes de l’enfer ». Dans le Lévitique, Moïse transcrit les mises en garde de Dieu. Tandis que les Juifs campent au mont Sinaï, en route pour le pays ruisselant de lait et de miel, Dieu apparaît à Moïse dans un nuage et lui explique à plusieurs reprises que le centre de l’anatomie sexuelle féminine est un puits débordant d’horreurs : « La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir… Quiconque touchera un objet sur lequel elle s’est assise lavera ses vêtements, se lavera dans l’eau et sera impur jusqu’au soir. » La litanie de la souillure continue, impitoyable, jusqu’au bannissement de la tribu : « Si un homme cohabite avec une femme qui a son indisposition, et découvre sa nudité, s’il découvre son flux, et qu’elle découvre le flux de son sang, ils seront tous deux retranchés du milieu de leur peuple. »

Pour les Grecs, la première femme, c’est Pandore. Modelée par les dieux dans de l’argile, elle représente une menace par sa servilité sexuelle, c’est « un si beau mal… dotée de toutes les formes de la beauté et de la séduction ». Pour le poète Hésiode, « elle ne connaît pas la honte, elle est fourbe par nature. » Ce qui en fait un personnage aussi dangereux qu’Ève. Ivres d’excitation, les sorcières du Moyen ge faisaient débander les hommes, les privaient de leur vigueur sexuelle. N’oublions pas la liste interminable des cauchemars bien réels causés par la passion charnelle des femmes. Les anatomistes français et hollandais du XVIIe siècle y ont ajouté le clitoris qui croît hors de toute proportion si on le caresse trop, et qui devient un phallus dressé, la femme s’arrogeant l’apanage du « sexe fort ».

Mais si cet Occident, qui n’a pas encore abordé le siècle des Lumières, a toujours craint les excès de la passion érotique des femmes, il l’a toujours prônée tout en la confinant dans les limites strictes du mariage, invoquant le prétexte de la protection des femmes aussi bien que pour la satisfaction sexuelle des mâles. Les premiers membres du clergé protestant prescrivaient avec précision des relations sexuelles au sein du couple trois fois par mois, excluant la semaine des menstruations. L’ère victorienne qui devait suivre ne fera qu’amplifier le besoin de juguler complètement l’éros féminin. Depuis quelques années, les historiens tentent bien de prouver que l’époque victorienne en Europe et aux États-Unis n’était pas aussi puritaine qu’elle a pu paraître jusque-là. Pourtant, lorsqu’on aborde le domaine du désir féminin, il est évident qu’il a été purement et simplement nié, rejeté avec force. En cherchant une explication, il faut remonter au XVIIe siècle, les savants de l’époque ayant compris le rôle de l’ovule dans la reproduction. Peu à peu, les théories de Galien ont été battues en brèche, et graduellement s’est imposée la séparation entre la capacité des femmes à jouir et leur capacité à concevoir un enfant. La libido féminine, celle qui hantait les hommes, s’avérait de moins en moins nécessaire. On pouvait donc l’ignorer sans risque.

Il faut également mentionner qu’avec le début du XIXe siècle, les discours des mouvements féministes naissants et des chrétiens évangélistes convergeaient sur le thème de la moralité irréprochable des femmes. Leurs arguments, en se croisant, se renforçaient. Les féministes du XIXe siècle se donnaient pour seule mission, en tant que femmes, de sauver l’humanité maintenant et pour l’éternité ; le christianisme prenait la féminité en exemple. Eliza Farnham, la réformatrice des prisons aux États-Unis, affirmait dans ses discours inspirés que « la pureté de la femme est le rempart inexpugnable sur lequel se brise la marée de la nature sensuelle de l’homme. » En l’absence de ce rempart constitué par les femmes, « un terrible chaos s’établirait. » Quant à Emma Willard, grande militante en matière d’éducation, elle exhortait les femmes à « orbiter autour du centre sacré de la perfection » afin de maintenir les hommes « à la place qui est la leur ». Dans un manuel très prisé consacré à l’éducation des jeunes filles à marier, on retrouve cet esprit commun aux féministes et aux évangélistes : « les femmes planent au-dessus de la nature humaine, elles sont plus proche de celle des anges. »

Nous sommes loin de « par nature, l’éjection de la graine s’accompagne de plaisir intense. » La piété innée a remplacé la nature charnelle fondamentale. Cette nouvelle rhétorique secrétait, tout en la reflétant, une métamorphose. Vers le milieu du XIXe siècle, dans une lettre évoquant les errances sexuelles des pasteurs dans les États de l’Est américain, Harriet Beecher Stowe avoue à son mari « quelles effroyables tentations vous guettent, vous les hommes, je ne m’en étais encore jamais rendu compte car si je vous aimais d’une passion proche du délire avant notre mariage, je n’avais jamais encore connu ni éprouvé cette pulsion qui m’aurait montré que je pouvais être soumise à une quelconque tentation, jamais je n’ai ressenti le moindre indice que j’aurais pu m’écarter de notre route car je vous aimais comme aujourd’hui j’aime Dieu. » Pendant ce temps, le célèbre gynécologue britannique et auteur d’ouvrages médicaux, William Acton, affirme en toutes lettres que « la majorité des femmes, heureusement pour la société, ne ressent aucune sensation sexuelle quelle qu’elle soit. »

Pourtant, en dépit de la science de la reproduction, du féminisme et de la religion, la révolution industrielle allait avoir un formidable retentissement sur la pensée occidentale dans sa manière de considérer la femme. Les barrières de classe vont sauter, les hommes vont pouvoir s’élever. Le travail, l’ambition professionnelle sont investis d’une nouvelle valeur comme jamais dans l’Histoire ; il semble que les récompenses soient désormais sans limites. Et le travail – pour citer Freud, qui était victorien sans vraiment l’être – nécessite la sublimation. Il s’agit en effet de tempérer l’éros et de réorienter la libido vers la réussite. L’ère victorienne allait attribuer cette tâche de restriction de la sexualité, de la tempérance, aux femmes.

Avons-nous vraiment avancé au cours des deux derniers siècles ? D’une certaine manière, l’époque victorienne reste une curiosité, prisonnière de son passé, et sa rectitude morale puritaine exagérée prête aujourd’hui à sourire. Depuis, les preuves se sont accumulées pour nous éloigner de ce déni caricatural de la libido féminine, d’abord grâce aux travaux sincères et objectifs de Freud sur l’érotisme féminin, ensuite par l’avènement des Années folles, du jazz et des Garçonnes des années 1920. Puis, il y a eu l’invention de la pilule, les révolutions sociétales des années 60, la révolution sexuelle en particulier, sans oublier les cônes agressifs du soutien-gorge de Madonna ni les évolutions semi-pornographiques des nouvelles stars de la scène pop des années 90. Pourtant, on trouve encore dans certains passages de Freud des remarques frôlant la controverse : les femmes possédant selon lui par nature « un instinct sexuel moins développé », une moindre capacité au plaisir du sexe, en passant par des articles publiés dans des manuels des années 1920 nous informant tout à fait sérieusement qu’à la différence de presque tous les hommes, « le nombre de femmes qui ne se satisfait pas d’un seul partenaire est extrêmement faible. » Dans les années 1940 et 1950, on trouve les recherches d’Alfred Kinsey, dont les subventions ont été purement et simplement supprimées lorsqu’il s’est détourné de manière impardonnable de la vie sexuelle des hommes pour publier Le comportement sexuel de la femme. On trouve également, à partir de la fin des années 1960, un best-seller, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, dans lequel figure ce précepte plutôt surprenant : « Avant qu’une femme puisse accéder à un rapport sexuel avec un homme, elle doit d’abord l’avoir fréquenté sur le plan social. » Finalement, nous arrivons à la confluence de courants de la pensée contemporaine : entre les conseils prônant la virginité aux jeunes filles et aux jeunes femmes promulgués par les chrétiens évangélistes, les vagues de panique et de protectionnisme sexuel qui agitent notre culture séculaire dès qu’on aborde le sujet des filles, mais qui n’abordent jamais celui des garçons, et les thèses bien établies – quoique peu défendues – de la psychologie évolutionniste statuant que les femmes, contrairement aux mâles sans cesse en chasse pour satisfaire leurs besoins sexuels, sont vouées par leurs gènes à rechercher le confort de relations suivies.

Cette confluence en dit long sur l’évolution de notre société. D’une façon particulièrement subtile, la pensée victorienne sur les femmes et la sexualité sous-tend toujours nos comportements d’aujourd’hui. Et la science, en l’occurrence la psychologie évolutionniste, exerce une influence pour le moins conservatrice en la matière. Les tenants de la théorie évolutionniste expliquent à loisir nos caractéristiques physiologiques, de nos pouces opposables aux autres doigts jusqu’à notre position verticale, par la conformation de nos systèmes immunitaires. D’un autre côté, cette discipline qui s’est répandue au cours des dernières décennies utilise les mêmes principes darwiniens pour éclairer les caractéristiques de la psyché humaine, depuis notre volonté à coopérer jusqu’à nos préférences dans le domaine de prédilection de la discipline, la sexualité. L’ambition affichée des chercheurs est séduisante, les résultats difficiles à cerner. Séduisante parce qu’elle vise à confirmer la grande promesse de Darwin selon laquelle une seule logique globale peut nous aider à jeter une nouvelle compréhension de la place de l’homme, satisfaisante pour tous et difficile à cerner en raison de la complexité des caractéristiques, qui pourraient également être le résultat de la culture plutôt qu’inscrites dans nos chromosomes. Les psy évolutionnistes ont placé une foi absolue dans le concept selon lequel nos modèles de comportement, de motivation et d’émotivité sont avant tout l’expression de nos gènes. Selon eux, ce qui est doit automatiquement se réaliser. Pour la même et simple raison que nos pouces opposables aux autres doigts nous permettent de saisir les objets, et par le fait que – si l’on en croit les apparences – les hommes sont le genre le plus soumis au désir.

Le rôle de l’apprentissage social, du conditionnement, ne pèse que peu de poids dans la conception des tenants de l’évolutionnisme. Si l’on estimait que la promiscuité était un comportement normal chez les adolescentes et anormal chez les garçons, si l’on approuvait chaudement un tel comportement chez les filles et accusait les garçons d’être sales et méprisables pour une telle conduite, si l’on encourageait les jeunes filles au lieu des garçons à se vanter de leurs conquêtes sexuelles, dans quelle mesure la vie des adolescents, filles et garçons, dans quelle mesure les affirmations soi-disant gravées dans le marbre des évolutionnistes seraient-elles transformées ? Ce genre d’hypothèse ne semble pas intéresser les psychologistes évolutionnistes, tel que Davis Buss, professeur à l’université du Texas à Austin, un des premiers théoriciens sexuels de la discipline. Il balaie ce genre d’interrogation, tout en amassant des données dans tous les pays. Selon lui, partout on apprécie que les garçons soient des chauds lapins et que les filles soient pudiques. C’est cette quasi-universalité qui prouve que notre comportement est prédéterminé par l’encodage des gènes. Il a par exemple relevé, dans un de ses ouvrages universitaires sur la question, le nombre idéal de partenaires sexuels que souhaiteraient compter des étudiants à la fin de leur vie : ses recherches produisent un nombre beaucoup plus élevé pour les jeunes gens que pour les jeunes filles. Ainsi, prenez les résultats de chaque pays en ce qui concerne les souhaits des garçons. Toutes les sociétés, de la Zambie aux territoires palestiniens, de la France aux États-Unis, accordent une grande valeur à la chasteté, à une certaine réserve, à la bienséance chez les femmes.

On trouve des monceaux entiers de preuves de cette sorte dans les pages de M. Buss. Il produit ainsi toute une série de réalités universelles – entre autres celle qui fait que les hommes, les Zambiens tout autant que les Américains, sont intéressés par la possibilité de s’enrichir –, ce qui l’amène à un des concepts essentiels de la psychologie évolutionniste. Au sein de la discipline, on l’a baptisée la théorie de « l’investissement parental ». Il s’agit d’une appellation qui n’a pas encore atteint la notoriété dans le grand public ; d’ailleurs, les composants de cette théorie ne sont pas clairement explicités. Pourtant, le concept est passé du corpus universitaire aux médias, puis jusqu’à nous. La sagesse populaire l’a assimilé et se l’est approprié. Voici de quoi il retourne : parce que les hommes disposent d’un nombre illimité de spermatozoïdes par rapport aux femmes, dont les ovules sont comptés, parce qu’ils n’ont qu’un rôle mineur en matière d’investissement dans la reproduction, tandis que les femmes mobilisent non seulement leurs ovules mais leur corps tout entier, et parce qu’elles prennent la responsabilité et les risques de la grossesse et de l’accouchement, parce qu’ensuite elles se dévouent à l’allaitement (un investissement cette fois en temps, en apport supplémentaire de calories, et dans l’impossibilité de concevoir immédiatement un autre enfant) – en raison donc de cette vision économique de l’apport respectif, beaucoup plus essentielle pour nos ancêtres préhistoriques soumis à des dangers toujours présents que pour nos contemporains –, les mâles ont été programmés, depuis la nuit des temps, pour assurer et disséminer leur héritage génétique le plus largement possible. Les femelles, pour leur part, ont été conditionnées pour faire preuve de discernement dans le choix d’un partenaire, afin de sélectionner celui censé posséder les gènes les plus sains qui saura leur garantir une subsistance essentielle pour elles-mêmes et leur progéniture.

Voilà qui justifie parfaitement les preuves amassées en Zambie, en Yougoslavie, dans les villes palestiniennes, en Australie, en Amérique ou au Japon. La base rigoureusement économique de la théorie semble inébranlable. Nos êtres érotiques, les différences en matière de désir que nous observons entre les genres, seraient donc des manifestations inévitables des forces évolutionnistes issues du fond des âges. La théorie de l’investissement parental répond à une attente de notre époque pressée : voilà des réponses simples à la question de savoir comment nous sommes devenus ce que nous sommes.

Pourtant, le fondement même de la théorie reste précaire, c’est le moins qu’on puisse dire. En quoi le fait que nous attendions des femmes qu’elles incarnent le genre le moins aventureux, à Lusaka, à New York, à Kaboul, Kandahar, Karachi ou Kansas City, révèle quoi que ce soit de notre psyché érotique ? Cette valeur que nous attribuons tous à la modestie féminine pèse-t-elle moins aux yeux de la biologie que la tendance universelle des cultures dominées par les hommes, que le soupçon, la peur qui s’emparent depuis toujours des mâles devant la sexualité féminine ?

Que dire alors du pléthysmographe de Meredith Chivers, qui balaie le mythe des apparences ? Qu’en est-il des pulsions qui courent sous la surface, qui hantent obscurément tous les corps ? Les perspectives que nous offre la psychologie évolutionniste peuvent parfois être assimilées à une fable conservatrice, certes sans véritable intention de nuire mais tout du moins ancrée dans un esprit de réaction, de protection du statu quo. Si l’on en croit cette fable, les femmes sont par nature moins aventureuses sexuellement ; ainsi l’établit la norme innée, c’est la normalité. La puissance de cette notion de normalité c’est que, par essence, elle se confirme et se perpétue d’elle-même. Parce que ceux qui osent la défier, qui osent d’en détourner, sont peu nombreux.

Un best-seller américain, The Female Brain, aborde le sujet par quelques leçons tirées de la théorie de l’investissement parental, exposant la manière dont la psychologie évolutionniste a investi notre culture de sa vision de la sexualité. « Le cerveau de la femme » est « une machine construite pour le lien », pour l’attachement. « Voilà ce qui pousse la femme à agir depuis sa naissance. C’est la résultante de plusieurs millénaires de programmation génétique et évolutionniste. » Le cerveau du jeune homme est radicalement différent, il est programmé pour des « poussées subites » de désir et d’excitation.

Le livre, à l’instar de dizaines d’autres dans cette catégorie, celle de la vulgarisation en matière de psychologie, affirme être en mesure de prouver ses vues évolutionnistes à l’aide de faits concrets, grâce à la technologie connue sous le nom de IRM, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui produit des images du cerveau en fonctionnement. Mais cette technologie est loin d’atteindre le résultat espéré. J’ai pu m’en rendre compte moi-même, après avoir passé un temps infini dans des laboratoires d’IRM, observé aux côtés des neurologues le transfert des informations du cerveau du patient vers leurs ordinateurs, écouté les hésitations des spécialistes devant les images sur leurs écrans et les avoir sondés sur l’état de nos avancées technologiques, ces capacités si souvent vantées dans les médias. Il s’avère que l’on comprend rapidement les limites de l’imagerie médicale au service de la psychologie, son manque de précision qui ne lui permet pas de subdiviser, d’appréhender les sous-régions minuscules et complexes du système cérébral, celles qui sont à l’origine de nos émotions les plus subtiles, en particulier celles où naissent nos désirs sexuels. Chaque fois que nous lisons ou entendons un commentaire du genre : « L’hippocampe émet une lueur chaque fois que le sujet regarde des photos de… », nous en apprenons autant sur le plan scientifique que lorsqu’un reporter de télévision donne des nouvelles de la circulation depuis un hélicoptère survolant une ville : « Il semble que les bouchons se trouvent plutôt au nord de la région parisienne. » Les spécialistes de l’IRM eux-mêmes m’ont mis en garde à maintes reprises : l’imagerie par résonance magnétique du cerveau n’est pas capable de déterminer avec certitude ce qui se passe chez un homme ou une femme en matière de neurologie ou des émotions. Du moins pas encore. Finalement, l’IRM pourrait bien ne jamais être l’instrument adéquat pour la recherche des différences innées entre les genres, parce que l’expérience – recours, non-recours, renforcement positif ou négatif – affecte sans cesse le système cérébral, renforçant certains, affaiblissant d’autres.

Des vérités proclamées comme celles que l’on glane au fil des pages de The Female Brain – sur le lien opposé aux poussées de désir, sur le fait que la femme doit baigner dans une atmosphère confortable, chaleureuse et sécurisée pour s’épanouir dans les rapports sexuels, et « c’est essentiel », qu’elle doit « avoir une confiance totale dans la personne avec laquelle elle s’abandonne » – sont en concordance de manière frappante avec les enseignements des fondamentalistes chrétiens. La version moderne est certes moins extrême, mais le message est bien le même. Comme l’affirme un fervent tenant du programme d’éducation sanitaire des écoles publiques américaines, rédigé par des évangélistes et utilisé dans des milliers d’établissements scolaires au cours des quinze dernières années, « les cinq besoins essentiels des femmes » dans le mariage comprennent en haut de la liste « l’affection » et « la conversation ». On ne mentionne nulle part la sexualité. Quant aux hommes, la liste commence par « la satisfaction de ses besoins sexuels ». Dans un autre ouvrage révélateur, Les garçons et les filles sont différents, on trouve au chapitre des filles : sexe égale relation personnelle, tandis que pour les garçons : sexe différent de relation personnelle.

Ainsi, fortes de la confiance accordée par la science et/ou la foi en Dieu, les filles et les femmes savent où est leur vraie place.





CHAPITRE QUATRE


LA GUENON ET LES RATS




* * *





La touffe ébouriffée de poils roux dressée au sommet de son crâne, Deidrah est assise près d’Oppenheimer. Elle lui lèche l’oreille, embrasse son large torse, s’attarde longuement sur son ventre, ses lèvres tendues agacent par des baisers la toison de son ventre. Au bout d’un moment, il se lève et s’éloigne, avant de jeter un regard vers elle par-dessus son épaule, comme une invite. Deidrah, incapable de résister, se lève pour le suivre.

Deidrah, la femelle probablement la plus réservée des guenons de l’enclos, redouble de caresses sur la poitrine de son partenaire, assis à ses côtés à même le sol en ciment. L’enclos, d’une dizaine de mètres carrés, abrite des échelles, des cordes et un ensemble de structures de jeux, don de la caserne de pompiers locale et de McDonald’s ; il aurait été trop dispendieux d’installer et d’entretenir un environnement d’arbres et de lianes. Trois petits singes se ruent vers un tunnel de métal, disparaissent à la vue, avant de débouler par l’autre extrémité, poursuivant leur course folle et bruyante tout autour de l’aire de jeux.

Depuis la passerelle, au sommet d’une tourelle métallique, je contemple les singes en compagnie de Kim Wallen, barbe grise et regard pétillant. Psychologue et neuro-endocrinologue, il a fait la majeure partie de sa carrière ici, à Yerkes, un centre de recherches de l’université Emory à la périphérie d’Atlanta où s’ébattent près de deux mille primates. Nous observons les soixante-quinze singes rhésus, une espèce dont certains avaient été envoyés dans l’espace dans les années 50 et 60 pour remplacer l’homme, afin de s’assurer qu’ils pourraient survivre au long périple sur la Lune. Kim Wallen a grandi dans une ferme où son père, psychologue, avait choisi de se lancer dans un projet utopiste et communautaire d’élevage de chèvres. C’est dans cet environnement que Kim Wallen a entamé l’étude du comportement sexuel animal. Il se consacre aux singes depuis plusieurs décennies.

« Les femelles sont passives. C’est ce qu’on pensait vers le milieu des années 70, ainsi en allait la sagesse populaire. » La physionomie de Deidrah, d’habitude un peu plus rouge que la moyenne, semble lumineuse ce matin, elle rayonne de désir en posant ses lèvres sur le torse d’Oppenheimer. « La norme en vigueur assurait que les hormones des femelles affectaient leurs phéromones, c’est-à-dire leur odeur, leur attractivité envers les mâles. Le mâle était l’instigateur des comportements sexuels. » La science était passée à côté, en fait avait totalement oblitéré le désir chez les guenons.

Mais pas seulement cela. Au sein de cette espèce choisie pour remplacer nos astronautes, ce sont les femelles qui font la loi, qui tuent, ce sont les généraux d’une guerre sans merci, ce sont elles qui gouvernent. On trouve ces conclusions dans des articles scientifiques remontant aux années 30 et 40, mais elles n’ont suscité aucun écho ; le comportement curieux des femelles n’a pas retenu l’attention des chercheurs. « Les conclusions dérangeaient à ce point la conception du mâle dominant, précise Kim Wallen, qu’on les a purement et simplement éliminées. »

Ce que les scientifiques, des hommes pour la plupart, espéraient et voulaient voir prédominer semblait les avoir perturbé. Toute la carrière de Kim Wallen repose sur sa volonté d’imposer la vérité. Maintenant, sous nos yeux, une femelle en provoque une autre, lui mord cruellement la jambe, la griffe et la bat comme une poupée de chiffon. Les cris de la plus faible des deux s’élèvent, poignants. Quatre ou cinq autres singes se jettent dans la mêlée, attaquant la guenon blessée pour la corriger à leur tour. Elle parvient à s’échapper, fuit à quelques mètres avant d’être rattrapée. Les cris sont devenus des plaintes, entrecoupées de hurlements, les attaquants s’acharnent, apparemment pour achever la guenon, puis subitement la mêlée se désagrège, aussi soudainement qu’elle avait éclaté. Ce genre de punition intervient à intervalles réguliers ; Kim Wallen et son équipe ne sont pas toujours en mesure de l’expliquer. Les batailles rangées – un groupe familial conduit par une femelle qui tente de renverser l’autorité d’une autre – se produisent rarement. Elles finissent généralement par la mort, soit du fait des blessures, soit, selon certains vétérinaires, du choc violent provoqué par la peur. Parfois, les cadavres jonchent l’enclos.

Revenant sur la manière dont la science avait éliminé pendant si longtemps toute notion de désir chez les guenons, Kim Wallen s’en prend non seulement aux préjugés mais à l’acte sexuel lui-même. « Regardez la façon dont le mâle et la femelle interagissent, il est aisé de constater ce que fait le mâle : il donne des coups de reins ; il est plus malaisé d’observer tout ce que fait la femelle. Mais une fois que vous l’avez constaté, jamais plus vous ne pouvez l’ignorer. »

Deidrah caresse le ventre d’Oppenheimer, le tâte de manière à éveiller son attention. Il s’allonge sur le ventre, se vautre dans un carré de soleil. Elle l’embrasse sur toutes les parties accessibles de son corps, revient à l’oreille. Le rouge de sa face s’accentue encore. Elle est au milieu de son cycle d’ovulation, en chaleur, débordante d’hormones libidineuses. En matière de cycles et de copulation, les guenons sont à mi-chemin entre les mammifères inférieurs et les humains ; l’accouplement ne se limite pas à la période d’ovulation mais, dans la plupart des cas, c’est à ce moment-là qu’il se produit le plus souvent.

Tenter de cerner la teneur des échanges entre les ovaires de Deidrah et son cerveau lorsqu’elle cajole Oppenheimer peut s’avérer complexe, et le chemin par lequel la biochimie affecte le désir chez les femelles reste en partie obscur. Pourtant, il est possible d’offrir les prémisses d’une théorie. Les hormones sexuelles produites par les ovaires et les glandes surrénales – testostérone et œstrogènes – ciblent les régions du cerveau primitif, situées à proximité du bulbe rachidien, présentes chez toutes les espèces, de l’Homo sapiens au lézard. Cette imprégnation par les hormones s’étend ensuite au système complexe des neurotransmetteurs, comme la dopamine, chargée d’envoyer des messages au cerveau, ce qui aura pour effet d’altérer la perception et conduira – chez les humains et les singes, les rats et les chiens – au désir sexuel. La croyance selon laquelle les espèces moins évoluées que les primates ne ressentiraient pas de désir, que leur accouplement est programmé au point d’en faire de simples automates sexuels, cette croyance est erronée, comme devait me le démontrer bientôt Jim Pfaus, spécialiste des neurosciences attaché à l’université Concordia de Montréal. Deidrah, pendant ce temps, s’est isolée dans un coin de l’enclos et suçote de plus belle l’oreille d’Oppenheimer.

Apathique et corpulent à l’instar des autres mâles adultes, Oppenheimer ne participe pas vraiment à la vie de la colonie. Les mâles n’appartiennent pas à une famille précise. Ce sont des étalons – leur statut périphérique rappelle en tout point leur rôle dans la nature. Aux confins des montagnes de l’Asie ou dans les épaisses forêts recouvrant les vallées, les mâles adultes errent à la lisière des domaines régis par les femelles. Celles-ci les invitent lorsqu’elles ressentent le besoin de s’accoupler. Les mâles resteront – soumis au désir mais sans véritable utilité – jusqu’à ce que les femelles se désintéressent de la chose. Ils sont ensuite remerciés et remplacés. Au sein de ses enclos, Kim Wallen remplaçait les étalons par de nouveaux mâles à peu près tous les trois ans, le temps qu’ils cessent d’être utiles, qu’ils perdent de leur charme, que la fréquence de leurs copulations – presque toujours à l’initiative des femelles – s’éteigne peu à peu. Dans la nature, il semble que leur puissance de charme ne dure guère plus longtemps.

« Les guenons rhésus se montrent particulièrement xéno-phobes vis-à-vis des autres femelles, précise Kim Wallen. Si vous faites entrer une nouvelle guenon dans l’enclos, elle sera persécutée jusqu’à la mort. Mais vis-à-vis des mâles, elles apprécient la nouveauté. »

Oppenheimer, museau clair et poil roux, s’éloigne de nouveau à petits bonds tandis que Deidrah le poursuit, son bébé de moins d’un an trottinant derrière. Les assistants de Kim Wallen adorent Deidrah. Ils apprécient ses mèches folles au sommet du crâne, sa personnalité, la dignité tranquille qui émane d’elle à peu près tout le temps, sauf peut-être à cet instant précis ; et ils font grand cas de son amour pour ses petits. L’année précédente, des remous au sein de la colonie l’avaient mise en danger ainsi que sa progéniture. Les petits étaient terrifiés, s’accrochant à son dos sans jamais lâcher prise. « Elle ne pouvait littéralement plus se lever et changer de place sans qu’ils la fassent tomber, raconte Amy Henry, une des assistantes. L’un des petits s’accrochait perpétuellement à sa queue. Elle ne pouvait plus bouger, mais elle semblait l’accepter de bonne grâce. Elle savait que sa responsabilité commandait de les rassurer face au reste du groupe. Elle n’a jamais adopté le rôle d’un leader dans la colonie ; mais elle paraît rayonnante lorsqu’elle met à bas ses petits, et elle tisse un lien très étroit avec eux. Je l’ai vue transporter sa fille sur son dos pendant de longs mois, jusqu’à ce qu’elle mette au monde un nouveau petit. Toutes les guenons n’ont pas cette prévenance. »

Quand il s’agit de séduire Oppenheimer, cependant, elle jette son instinct maternel aux orties. Elle paraît ne pas voir son petit ni même le connaître ; elle l’abandonne dans un coin et il doit lui courir après de temps en temps. Elle s’accroupit devant Oppenheimer et se met à frapper le sol de la main sur un rythme saccadé. Elle garde le rythme, ce qui doit correspondre, chez les rhésus, au geste de desserrer la ceinture de son homme. Pourtant, son geste garde quelque chose d’hésitant. « Elle agit avec précaution parce que toutes les guenons qui l’entourent sont de rang supérieur », précise Kim Wallen. Si elles décidaient pour une raison quelconque qu’elle n’avait pas le droit de s’accoupler avec lui, elles et leurs familles se jetteraient sur elle et la corrigeraient jusqu’à ce que mort s’ensuive…

La prise de conscience de Kim Wallen, au cours des années 70, que les femelles rhésus sont en fait les provocateurs sexuels résultait d’un modèle de comportement qu’il avait observé au cours de son troisième cycle universitaire. Les couples de singes adultes qu’il pouvait étudier occupaient des cages d’environ 3 m sur 2 m 50. Dans un laboratoire britannique dont il suivait les travaux, les cages étaient beaucoup plus petites. De chaque côté de l’océan, on avait opéré les femelles des ovaires ; les chercheurs voulaient recenser les accouplements en l’absence d’hormones ovariennes. En comparant les résultats des deux expériences, Kim Wallen avait été fasciné par le fait que les couples dans des cages plus exiguës s’accouplaient beaucoup plus souvent. « J’ai donc ressorti tous les documents issus des recherches similaires effectuées dans des cages de volume différent, les résultats sautaient aux yeux. Dans les cages les plus petites, les couples copulaient très souvent ; dans les plus grandes, l’accouplement était beaucoup plus rare, et dans les cages intermédiaires, le nombre de contacts sexuels était entre les deux. »

Kim Wallen, en arrivant à Yerkes, avait trouvé un environnement qui rappelait la pleine nature : les enclos des rhésus étaient vastes. Il avait acquis la certitude que le confinement dans des cages trop petites dans la plupart des expériences avait forgé l’image de la sexualité des singes : rabaissant le rôle des femelles et déformant la vérité.

Placez un mâle et une femelle dans une cage exiguë et quel que soit l’état hormonal de la femelle – qu’elle possède ou non des ovaires –, le couple aura une activité sexuelle fournie, en partie, expliquait Kim Wallen, parce que leur proximité rappelait le genre de harcèlement sensuel auquel se livrait à cet instant Deidrah. Ces gestes et pratiques sensuels dans un espace restreint poussaient les mâles à s’accoupler. Les mâles de l’espèce apparaissaient donc comme les initiateurs de la copulation. Mais placez maintenant les rhésus dans un environnement plus proche des conditions naturelles, et les femelles redeviennent les initiatrices de la séduction. C’est elles qui s’approchent des mâles, qui les cajolent, qui avançent les lèvres vers les ventres, qui embrassent les torses et frappent rythmiquement le sol, elles qui désiraient. Privées du flux de leurs hormones ovariennes, de leur besoin cérébral, l’accouplement ne se produisit pas.

Les femelles sont-elles à l’origine de la séduction et de la sexualité dans les autres espèces de primates ou de singes ? On ne peut encore l’affirmer dans l’état actuel des connaissances, précise Kim Wallen. Les études conclusives n’ont pas été conduites en nombre suffisant. Il note néanmoins que chez les singes capucins, les macaques de Tonkean et les macaques à queue de cochon, ce sont les femelles également qui prennent l’initiative. Les femelles Langur de Java, aux longues queues, à la face noire, sont de ferventes initiatrices. Et parmi les imposants orangs-outangs, on a pu filmer pour la première fois dans les années 80 des mâles allongés sur le dos, exhibant leur érection devant des femelles, attendant passivement qu’elles prennent l’initiative. Celles-ci se rapprochent, grimpent sur les mâles et les chevauchent. Tout comme les bonobos, aux longs poils rabattus de chaque côté de la tête et à la réputation d’amateurs de sensations, les femelles se livrent avec passion au coït avec des mâles ou à des jeux sexuels entre elles.

Enfin, tandis que Deidrah frappe son étrange code morse sur le sol, Oppenheimer passe à l’action. Il se positionne derrière elle, pose les mains sur ses hanches et offre à la guenon ce dont elle avait le plus envie : des coups de reins rapides et amples. Le rythme du coït s’accélère, puis cesse. Il se retire un court moment, assure sa prise sur les hanches, la pénètre de nouveau pour reprendre ses va-et-vient furieux. Il s’interrompt encore plusieurs fois pendant l’assaut. Au moment de l’éjaculation, les cuisses tremblotantes et les yeux dans le vague, elle tourne la face vers lui, ses lèvres émettent des claquements rapides, ses bras se tendent pour le saisir et l’attirer violemment contre elle.

La satisfaction, l’apaisement sont de courte durée. Quelques minutes plus tard, elle le harcèle de nouveau. En d’autres occasions, elle aurait pu se tourner vers l’autre mâle. « Elle s’accouple, ajoute Kim Wallen en évoquant la guenon rhésus en général, et dès qu’il retombe dans sa torpeur post-coïtale, que se passe-t-il ? Elle se relève immédiatement et part en chasse pour se trouver un autre partenaire. » Méditant sur la vie quotidienne de l’enclos, il n’a pas manqué de se poser la question qui le préoccupait depuis longtemps : la libido féminine ne comporterait-elle pas une pulsion similaire ? En d’autres termes, « les impératifs sociaux et les conventions ne forcent-ils pas les femmes à réprimer leur désir ou même à refuser de reconnaître l’intensité de la motivation qui transparaît chez les femelles des primates ? » Il balaie aujourd’hui ses doutes : « Je suis convaincu que c’est ce qui se passe dans la réalité. »

Il évite d’établir une correspondance directe, néanmoins, entre Deidrah et la femme dans son ensemble. Parmi les différences, il faut compter avec le mécanisme de l’ovulation, bien plus subtil chez les femmes. Assisté par une de ses anciennes étudiantes en doctorat, Heather Rupp, il tente de cerner la manière dont les hormones menstruelles mettent en œuvre les neurotransmetteurs du désir. Pour une expérience, ils ont sélectionné trois groupes de femmes hétérosexuelles auxquelles ils ont présenté les mêmes photos porno – illustrant des rapports homme-femme – à trois reprises, en trois moments différents de leur cycle menstruel. De nouveau ils ont fait intervenir le facteur temps afin de mesurer l’intérêt du sujet pour chaque photo. Un premier résultat s’avérait somme toute prévisible. À la première session, les femmes qui étaient proches de l’ovulation s’attardaient plus sur les clichés que les autres sujets. Mais un second résultat ne manquait pas de surprendre les deux chercheurs. Ces mêmes femmes, lorsque la première session était intervenue au milieu de leur cycle, lorsque testostérone et œstrogène atteignent leur maximum, passaient un long moment sur les photos lors de la seconde et de la troisième session, plus tard dans le mois et lorsque le taux d’hormones s’affaiblissait. Les femmes qui avaient connu une première session durant une période hormonale basse ne semblaient pas passionnées par les clichés au moment de l’ovulation. Elles continuaient à montrer peu d’intérêt. Peut-être, estimait Kim Wallen, l’effet durable d’une excitation conditionnée engendrait-il l’indifférence. Au cours des sessions suivantes, estimait Kim Wallen, les sujets continuaient de relier inconsciemment l’environnement du laboratoire, son équipement, les photos porno à la réaction qu’ils avaient éprouvée lors de la première session.

« Première leçon : il ne faut jamais qu’une femme éprouve une mauvaise impression de vous lorsqu’elle est dans la phase négative de son cycle menstruel. Vous ne vous en remettrez jamais ! », conclut le chercheur en riant.

Notre conversation, au sommet de la plate-forme d’obser-vation qui domine l’enclos, glisse vers la primatologie, vers les idées suscitées par nos ancêtres du règne animal. Il évoque la profusion de désirs éprouvés par Deidrah, et la contrainte à laquelle ils sont soumis chez la femme – le sens communautaire du danger, la crainte semi-inconsciente de désintégration sociétale sous-tendraient ce refoulement. Tout en suivant sa pensée, je repense aux grandes terreurs de l’Histoire, aux archétypes frappant la chair : les sorcières dont tout le mal « découle de leur frénésie sexuelle, qui rend ces femmes insatiables » selon la doctrine chrétienne de l’Inquisition, « l’orifice de leur matrice… jamais satisfaite… si bien qu’afin de satisfaire leur soif de luxure, elles s’accouplent même avec des diables » ; et je repense également à Ève, dont le péché constitue le fondement de toute la chrétienté, Ève, dont la malédiction oblige le Fils de Dieu à mourir, à sacrifier sa vie pour que l’humanité ait accès à une rédemption possible. Voilà ce qui fonde, ce qui se cache derrière la religion primitive de notre culture, celle qui est gravée dans notre psyché sociétale. Je repense également à la monogamie : cette idée vague et improbable selon laquelle la monogamie nous protège du chaos et de l’effondrement social, et à ce concept – version inverse et désespérée de nos terreurs – selon lequel la libido de la femme est tronquée et qu’elle est le gardien naturel de la monogamie. Ainsi avons-nous réussi à gérer nos angoisses.

Comment expliquer autrement le fait qu’à partir de quelques publications tombées dans l’oubli, la théorie de l’investissement parental ait pu imprégner nos réflexions sur la culture depuis quelques décennies, alors que la réalité des primates, les faits tirés de l’Histoire, restaient ignorés ? Nous adhérons à la science lorsqu’elle ne contredit pas nos préjugés, celle qui nous caresse dans le sens du poil, celle que nous voulons entendre.

« Cet organe honore un dieu du plaisir », affirme Jim Pfaus en me tendant un modèle en plastique du cerveau humain. Barbe à la Van Dyck, anneau à l’oreille, son visage s’éclaire d’un sourire. Cet expert en neuroscience du laboratoire de l’université Concordia collabore avec de grandes compagnies pharmaceutiques chaque fois qu’elles désirent tester sur des rats un nouvel aphrodisiaque à destination des femmes. Aucun ne s’est révélé efficace jusqu’à aujourd’hui. Son laboratoire occupe une partie du sous-sol de l’université. C’est là qu’il observe ses rates dans un alignement de cages, lorsqu’il ne les ampute pas du cerveau dans sa salle d’opération – un cerveau d’ailleurs pas plus gros que la dernière phalange de mon petit doigt.

Jim Pfaus est obnubilé par la façon de voir et de ressentir des rates, par leur capacité à apprendre et exprimer leur désir. Il tente principalement de déceler quels sont les réseaux neuronaux qui sont excités par un certain type de stimulation, par un mouvement de va-et-vient da